16.10.2009

"Sarkozy, c'est le népotisme nouveau riche"

Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot, auteurs, entre autres, des "Ghettos du gotha" (Seuil, 2007), passent au crible de leur regard de sociologues les codes sociaux de la grande bourgeoisie. Bons connaisseurs de l'Ouest parisien, ils analysent la polémique née de la candidature de Jean Sarkozy à la présidence de l'Etablissement public d'aménagement de La Défense (EPAD).

Jean Sarkozy, fils du président de la République, est propulsé candidat de la présidence de l'EPAD. Ce type de cooptation est-il représentatif des pratiques de la grande bourgeoisie de l'Ouest parisien ?

Monique Pinçon-Charlot : Nicolas Sarkozy est un homme politique qui représente la classe dominante avec ses liens, ses réseaux, ses cercles et ses clubs. Toutefois, il marque une différence avec ce milieu : avec lui , son appartenance se voit. Il vend la mèche, il donne à voir comment cette classe sociale fonctionne.

Pierre Bourdieu a théorisé que pour que le pouvoir puisse fonctionner, il devait être méconnu. Les classes dominées ne doivent pas connaître les mécanismes du pouvoir. Avec Nicolas Sarkozy, nous sommes dans un mode de fonctionnement original. Dès la nuit du Fouquet's, au soir de son élection, il choisit ses invités et envoie ce message : désormais le monde des affaires sera au cœur du système politique français. Nous sommes face à un népotisme de nouveau riche.

Nicolas Sarkozy joue-t-il volontairement avec les codes sociaux de la grande bourgeoisie ?

Michel Pinçon : Nicolas Sarkozy a vécu à Neuilly sur Seine, dans les Hauts-de-Seine. Il en a été maire pendant près de 20 ans. Il connaît donc parfaitement les codes de cette société. Néanmoins, durant la première période de son quinquennat, c'est l'argent que Nicolas Sarkozy a mis en avant. On lui a conseillé de faire machine arrière sur ce point et il l'a fait.

Dans le cas de son fils Jean, il brûle les étapes dans son ambition de créer une lignée. D'autres avant lui, dans le milieu politique, ont construit une dynastie comme les Debré ou les Poniatowski. Mais là, il veut aller trop vite. Encore une fois, il se comporte en nouveau riche. Il n'a pas la bienséance d'attendre que les choses soient mûres.

Monique Pinçon-Charlot : L'ascension du fils à marche forcée ne respecte pas le temps de la légitimation, de la légitimité, de l'installation de l'individu dans le champ politique. Lorsque Jean Sarkozy dit qu'il a été élu, c'est vrai ! Mais il n'avait pas vraiment de concurrent à ce poste et les élections étaient gagnées d'avance. Cela ne le rend pas plus crédible.

Michel Pinçon : Dans cette bizarrerie, car c'est une bizarrerie d'avoir un garçon âgé de 23 ans à la tête d'un établissement aussi important, Nicolas Sarkozy marque sa différence avec ceux qu'il sert. Les grands patrons initient leurs enfants au monde des affaires, via les meilleures écoles, des stages dans les filiales du groupe familial. Les héritiers ne sont pas lâchés comme ça dans un milieu aussi complexe. Ce qui se passe pour la présidence de l'EPAD est ahurissant.

L'affichage, le manque de précaution marquent-ils la différence entre les Sarkozy et la grande bourgeoisie traditionnelle ?

Michel Pinçon : Les propos tenus cette semaine par Nicolas Sarkozy à l'occasion de la réforme du lycée sont emblématique de son fonctionnement. Il a dit : "Ce qui compte en France pour réussir, ce n'est plus d'être bien né, c'est de travailler dur et d'avoir fait la preuve, par ses études, par son travail, de sa valeur". Il suit alors une stratégie de communication qui l'amène a prononcer les mots que les Français veulent entendre : mérite, diplôme, travail... Le même jour, il illustre exactement l'inverse en voulant que son fils prenne la tête de l'EPAD , un népotisme mis en évidence sans complexe.

Monique Pinçon-Charlot : Il nous reste à voir si lors des prochains rendez-vous électoraux, le "vieil argent", avec ses codes et ses valeurs, sanctionnera l'attitude de Nicolas Sarkozy. Aujourd'hui, je suis d'avis qu'il ne sanctionnera pas.

Le Monde, 15/10/2009, Propos recueillis par Eric Nunès

14.10.2009

Déchets, le cauchemar du nucléaire

Déchets, le cauchemar du nucléaire.

Pour ceux qui auraient raté la diffusion de ce mardi 13 octobre à 20 h 40 sur ARTE.

Rediffusion le jeudi 15 octobre 2009 à 9 h 55

Un film évènement, une enquête coup de poing de 98 mn. Voir des extraits vidéos et plus d'infos sur ce reportage en cliquant sur :

http://www.arte.tv/fr/Comprendre-le-monde/Dechets--le-cau...

La face cachée du nucléaire et son déficit démocratique à travers son point faible : les déchets radioactifs.
En pleine prise de conscience des menaces de réchauffement climatique, les industriels et certains politiques nous présentent l’énergie nucléaire comme la solution d’avenir, une énergie propre, maîtrisée, sans impact sur l’environnement et la santé. Parfois même, une énergie qui s’inscrit dans le « développement durable ». Mais l’énergie nucléaire est-elle aussi propre qu’on nous le dit ?

12.10.2009

Le climat se réchauffe et les négociations se gèlent

 

rubon1.jpgDeux mois avant la Conférence de l’ONU sur le climat à Copenhague, une session préparatoire s’est achevée le 9 octobre à Bangkok.

Elle a été dominée par la discussion du cadre des négociations. La conférence de Copenhague doit en effet statuer sur la deuxième phase du protocole de Kyoto, la première phase expirant en 2012. Or les États-Unis n’ont pas ratifié le protocole qui, malgré toutes ses insuffisances et limites, fixe un cadre contraignant, sous l’égide des Nations unies, et reconnaît de fait la distinction nécessaire entre les responsabilités des pays du Nord au sujet du dérèglement climatique et celles du Sud. Les États-Unis, soutenus par l’Australie, le Canada et, maintenant, par l’Union européenne, demandent la rédaction d’un nouveau texte, fixant des objectifs généraux de réduction des émissions et renvoyant aux politiques nationales le soin de décider le niveau des réductions. Cette configuration reviendrait à supprimer tout mécanisme contraignant pour les pays industrialisés, et à diluer la responsabilité historique des pays du Nord pour l’accumulation des gaz à effet de serre dans l’atmosphère.

C’est la raison pour laquelle ATTAC soutient les pays du Sud lorsqu’ils refusent cette démarche. Ces derniers réclament que les engagements de réduction d’émissions de gaz à effet de serre correspondent aux recommandations renouvelées du GIEC, à savoir une réduction d’au moins 40% d’ci 2020, par rapport aux niveaux de 1990 dans les pays du Nord, ce qui est loin d’être le cas, en particulier de la part des États-Unis. Par ailleurs, aucune annonce sérieuse n’a été faite en termes de financement de la lutte contre le changement climatique dans les pays du Sud. Les dernières propositions de l’Union européenne en la matière sont très en dessous des engagements préconisés par le PNUD et seraient pour plus de la moitié assurées par des financements privés. Enfin, les pays du Sud refusent que les institutions financières internationales soient au cœur du mécanisme de financement pour les pays du Sud, alors que ces institutions leur ont imposé des politiques aux résultats dramatiques (crise asiatique de 1997, crise argentine de 2001, plans d’ajustement structurel, etc.) et alors que leurs conseils d’administration sont contrôlés par les pays riches.

Il faut que puisse s’engager dès maintenant un autre modèle de développement au Nord et au Sud, fondé sur la sobriété énergétique, sur l’abandon des fausses solutions au changement climatique (agrocarburants, nucléaire, stockage du carbone), sur la justice sociale et le respect de la souveraineté des peuples. ATTAC s’adresse donc en priorité aux gouvernements des pays du Nord pour qu’ils s’engagent de manière contraignante à réduire significativement leurs émissions et qu’ils reconnaissent la dette écologique envers les pays du Sud, en assurant un financement public de la lutte contre le réchauffement climatique, distinct de l’aide au développement, obligatoire et différencié selon la situation des pays et géré par les Nations unies. Cet engagement, dans le cadre des Nations unies, est nécessaire, pour que les pays du Sud abandonnent des modèles de développement qui reproduiraient le modèle productiviste des pays du Nord, en accélérant la marchandisation des biens communs, en niant les droits des peuples indigènes et en creusant encore les inégalités sociales. Le développement privilégié du marché international des droits à polluer et des mécanismes de compensation pour réduire les émissions va à contresens. Ces mécanismes reviennent à exonérer les entreprises et les pays du Nord de leurs responsabilités à diminuer les émissions de gaz à effet de serre chez eux, en achetant des droits à bon marché contre des investissements "propres" dans les pays du Sud, au mépris souvent des réalités sociales. Ces marchés sont par ailleurs très difficilement contrôlables, ils sont soumis aux aléas de la spéculation et des fluctuations inhérents à la logique des marchés. Ils sont vécus par nombre de mouvements sociaux comme une nouvelle forme d’impérialisme écologique. Beaucoup de pays du Sud, soucieux d’attirer des investissements, pourraient accueillir ces investissements, comme ils ont accepté de recevoir les déchets toxiques des industries du Nord, au lieu d’exiger de véritables transferts de technologies, et l’abandon des brevets sur les technologies vertes, qui seront au contraire renforcés dans le cadre des négociations de l’OMC à Genève en novembre.

Pour obtenir des avancées sur toutes ces questions il faut une importante mobilisation internationale pendant la conférence de Copenhague. À Bangkok, en parallèle à la réunion préparatoire de l’ONU, s’est tenue une réunion du réseau international "Climate Justice", qui regroupe de nombreux mouvements sociaux et citoyens du monde entier. En France, le collectif Urgence climatique justice sociale (www.climatjustice.org) agit pour organiser un débat public et pour faire aboutir ces revendications. ATTAC appelle à la constitution dans toutes les villes et régions de France de collectifs pour répondre à l’urgence climatique et défendre la justice sociale. Les réponses au défi du changement climatique exigent en effet l’implication à la base des citoyens, des élus, des mouvements sociaux et écologistes.

Attac France, Montreuil, le 11 octobre 2009

 

10.10.2009

Dé-dollarisation du pétrole : un bouleversement financier aux conséquences géopolitiques considérables

Malgré les démentis, la perspective d’un abandon du dollar dans les marchés pétroliers du Golfe revêt une importance considérable, estime Robert Fisk. Elle traduit non seulement le ressentiment croissant de la région à l’égard de la superpuissance américaine déclinante, mais aussi la prise en compte par les pétro-Etats du nouveau rapport de force naissant, où la Chine jouera un rôle de premier plan.

Le plan de dé-dollarisation du marché pétrolier discuté en public et en secret pendant au moins deux ans et largement démenti hier par les suspects habituels - en tête desquels l’Arabie saoudite comme on pouvait s’y attendre - reflète le ressentiment croissant au Moyen-Orient, en Europe et en Chine envers des décennies de domination politique et économique américaine.

Nulle part ailleurs au monde, cette décision ne revêt une importance symbolique plus grande qu’au Moyen-Orient, où les Émirats Arabes Unis détiennent à eux seuls 900 milliards de dollars en réserve de devises et où l’Arabie saoudite a discrètement coordonné avec les Russes sa défense, ses armements et ses politiques pétrolières depuis 2007.

Cela n’indique pas le début d’une guerre commerciale avec les USA - pas encore - mais les régimes arabes du Golfe sont de plus en plus rétifs vis-à-vis de leur dépendance économique et politique à Washington depuis de nombreuses années. Sur les 7 200 milliards de dollars de réserves internationales, 2 100 milliards sont détenus par les pays arabes, et environ 2 300 milliards par la Chine. Les nations intéressées à l’abandon du dollar dans le commerce pétrolier sont présumées détenir plus de 80% des réserves internationales en dollars.

Les démentis de l’Arabie saoudite ont été considérés par les banquiers arabes comme relevant des us et coutumes politiques du Golfe. Les Saoudiens avaient persisté à nier que l’Irak ait envahi le Koweït en 1990 - alors même que les légions de Saddam Hussein se tenaient à la frontière saoudienne, jusqu’à ce que les États-Unis diffusent dans le monde entier l’information de l’agression irakienne.

Les banquiers saoudiens sont bien conscients que d’ici à neuf ans - le délai de transition prévu pour l’abandon du dollar dans le commerce du pétrole au profit des devises japonaise et chinoise, de l’euro, l’or et d’une éventuelle nouvelle monnaie du Golfe - La Chine aura doublé son PIB, pour atteindre les 10 000 milliards de dollars (en supposant un taux de croissance de 7%), et que les États-Unis pourraient alors ne plus peser que 20% du PIB mondial.

Des changements aussi radicaux dans l’économie et la finance, encouragés par la dé-dollarisation du pétrole, auront d’énormes répercussions politiques au Moyen-Orient, en particulier si la rivalité des superpuissances économiques américaine et chinoise en vient devient prédominante pour le monde arabe. Le soutien économique apporté à Israël par les USA sera-t-il encore aussi loyal dans neuf ans si la Chine et les pays Arabes sont devenus les forces motrices dans les marchés financiers mondiaux ? De fait - ayant peut-être cela en tête - certains financiers israéliens ont témoigné au cours des deux dernières années leur intérêt pour des investissements non libellés en dollars dans des banques arabes. Chaque fois qu’un changement de cette ampleur se déroule sur plusieurs années, il doit être amorcé en secret.

On ne peut nier que ce projet de négoce pétrolier hors du dollar ait de profonds motifs politiques. L’effondrement de l’Union soviétique a permis aux États-Unis de dominer le Moyen-Orient, plus que toute autre région du monde, et les Arabes - qui ne peuvent plus envisager un boycott pétrolier du type de celui qu’ils imposèrent à l’occident après la guerre de 1973 au Moyen-Orient - sont toujours désireux de prouver qu’ils peuvent utiliser leur pouvoir économique pour impulser des changements.

L’offre faite par l’Arabie Saoudite et la Ligue Arabe de reconnaître Israël et son besoin de sécurité en échange d’un retrait israélien des territoires arabes occupés n’a pas - d’après les Saoudiens eux-mêmes - une durée de validité indéterminée. Si elle est ignorée ou repoussée, ils peuvent alors rechercher d’autres alliés, par le biais de nouvelles institutions financières, pour imposer la naissance d’un nouveau Moyen-Orient. La Chine sera heureuse de les y aider.

Robert Fisk, The Independent, 7 octobre 2009